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Femme tenant des fleurs romantique

voquant certaines de leurs difficultés sexuelles, nos patients déplorent parfois les conséquences morales d'un certain "héritage judéo-chrétien", source, selon eux, de leurs inhibitions. Nul ne conteste que ni le sexe, ni le corps, n'ont eu la part belle dans notre culture, mais ces remarque posent plus de questions qu'elle n'apportent de réponses. Comment et pourquoi a pu s'installer la disqualification morale de la sexualité humaine, qui est une part essentielle de la vie ?

Vers une divinité incorporelle

Car ne sommes-nous pas à part égale héritiers du christianisme, certes, mais aussi de l'Antiquité Grecque et Romaine ? Les divinités honorées par nos prédécesseurs s'illustraient par des prouesses érotiques et des tribulations amoureuses qui ne sont pas oubliées. De ces héros, les siècles successifs n'ont cessé de s'inspirer, et l'hellénisme fut et demeure, à travers les Arts, ses Héros et ses Dieux, la célébration inégalée, de l'homme et de son corps.

Ce contraste, aux sources de notre civilisation, autorise une première explication à cette censure qui perdure de nos jours : ce fut une préoccupation constante des premiers chrétiens que de rompre avec les divinités concurrentes des temps antérieurs. Celles-ci étaient à formes humaines et, en réaction politique et idéologique, le christianisme naissant, repoussa l'idolâtrie.

La nouvelle religion ne reconnaissait qu'un seul Dieu, non soumis au temps et incorporel. En conséquence, et malgré le Mystère de l'Incarnation, la glorification de l'homme visible fut vite censurée par la foi chrétienne. Simultanément, les auteurs chrétiens écartèrent toutes complicités charnelles entre l'homme et les dieux. Avec un soin particulier, ils exclurent du divin toute représentation accessible aux sens.

Certes, en introduisant l'homme dans la Création l'Ecriture suggère un Dieu à forme humaine: "Créons l'homme à notre image et à notre ressemblance" dit la Genèse. Mais cette ressemblance entre la Créature et le Créateur ne saurait concerner notre corps : selon les textes sacrés, l'homme reçoit de l'image divine sa configuration intérieure, invisible. Et lorsque, quelques siècles plus tard, les anges prendront place dans la Hiérarchie Céleste, leur identité déroutante alimentera une célèbre controverse sur leur sexe. (Ci-dessous : le mariage de la Vierge, Pinacothèque de Sienne).

Origène

Cette contradiction fut prise très au sérieux par les premiers théologiens.

Elle fut ainsi résolue : "le modèle du corps ne contient pas l'image de Dieu"... l'image de Dieu" c'est notre homme intérieur invisible, incorporel, incorruptible et immortel". Cette "image de Dieu, à la ressemblance de laquelle l'homme a été fait"... "ne peut être que (le Christ)" qui..."prit lui-même (...) l'image de l'homme et vint à lui". (Origène)

Un point très important doit être relevé ici : par l'Incarnation c'est la divinité qui "prend l'Image de l'homme" et non l'inverse. Ce fait est déterminant pour la culture occidentale ; ceci confirme et affirme qu'il n'existe, pour l'humain, aucun référent corporel dans le monde céleste. Aucun modèle n'est proposé à l'être, ni pour la personne physique, ni pour l' agir corporel. Le modèle de son corps ne renvoie l'homme qu'à lui-même.

Basile de Césarée

Cet auteur, introduit une distinction interessante. En commentant le verset de la Création, il suggère une distinction entre Image et Ressemblance : " Nous possédons l'un par la Création, nous acquérons l'autre par la volonté". Ce qui veut dire :

* l'image, en tant que faculté donnée par Dieu, est acquise une fois pour toutes par la Création qui institue notre Etre ;

* la ressemblance s'acquiert par le jeu de la volonté libre.

Il s'agit toujours de l'homme intérieur, mais Basile, d'une sensibilité plus orientale, en associant à l'image de Dieu "les parties le l'âme qui ne sont pas l'Esprit", interpelle particulièrement la psychologie de notre temps.

Certes il ne s'agît aucunement du modèle du corps mais Basile apporte cette notion essentielle que cette image est conférée par Dieu, dès l'origine et qu'il n'appartient pas à l'humain de se soustraire au modèle. Autrement dit, pour ce qui de l'âme humaine échappe à la raison et à l'intellect, c'est à dire, non pas seulement le nous mais aussi l'éros, il existe un rapport de similitude entre l'engendré et son créateur.

Ceci veut dire que, de la famille céleste à la famille terrestre, la jouissance, dans la pensée ou dans les actes, pour le fils, ne saurait être différente de celle du père : l'enfant est fait à l'Image de ce père. Dans chaque sexe, l'enfant et l'adolescent possèdent en commun avec leurs parents une identité de nature et de devenir qu'ils ne peuvent esquiver.

Grégoire de Nysse

Mais cette position basilienne à laissé peu de traces et pour Grégoire de Nysse ces parties de l'âme doivent être écartées du modèle divin parce qu'elles "ne sont pas à l'Image de Dieu". On sait combien, dans la pensée occidentale, la raison est mise en garde contre l'expérience matérielle de la vie, contre le monde pulsionnel et les réalités passionnelles.

Une telle attitude ne fut pas sans effets, les chrétiens, invités à la chasteté occultèrent le corps en même temps que le sexe. Même les soins du corps furent quasiment prohibés : ils s'interdirent la fréquentation des bains. L'anecdote est significative : les plus exemplaires d'entre eux furent loués pour leur salacité. "A quoi bon chercher la propreté dans le cilice". La vermine grouillait dans leurs vêtements. Tels qui, dans leur aristocratique jeunesse avaient connu les raffinements de l'hygiène, faisait valoir que ni leur visage, ni leurs membres... ne touchaient l'eau. (cf. Vie de Sainte Mélanie)

Une durable disqualification devait affecter les arts, les lettres et les sports : c'est en tant que culte païen que les Jeux Olympiques furent interdits au IVième siècle pour ne réapparaitre que 15 siècles plus tard. Dans la période classique, l'une des plus brillantes de l'histoire humaine, l'éducation érotique était partie intégrante de la pédagogie. Elle fut repoussée avec horreur. Il subsiste une vacance non encore surmontée et dont les conséquences pourraient bien être beaucoup plus tragiques qu'on ne l'imagine.

Une image irrecevable

Ici apparaissent tous les effets du silence culturel dont nous parlons : si, chez humain, la configuration mentale des personnes se construit par l'identification au terme supérieur, on sait qu'elle nécessite un tiers symbolique. Cela concerne aussi nos pulsions, et les actes attenants, dans la mesure où ils tombent sous le pouvoir de la pensée.

Malgré les apparences, ce serait une erreur de croire que le silence culturel qui affecte la sexualité n'a d'autre cause que la répression que l'on vient d'illustrer par quelques exemples. La réalité est autre. Les deux phénomènes sont incontestablement liées mais ils ont une seule et même origine : le caractère incorporel du terme supérieur, c'est à dire la vacance symbolique dont témoigne l'image divine. Ce caractère incorporel, au niveau du terme divin invalide littéralement le corps chez le terme inférieur, c'est à dire l'homme.

La disparition, de tout modèle culturel pour ce qui est essentiel à l'humain, à la jonction du corps et du psychisme est d'une particulière gravité : l'humain vivant dans la contiguité familiale est renvoyé au parent immédiat qui ne peut en aucun cas fonctionner comme modèle initiatique. De nombreux tabous sont là pour le dire. Faute d'intermédiaire symbolique le renvoi à l'image parentale est générateur de crise. En l'absence de tiers médian aucune ressemblance n'est possible dans la proximité et la proximité invite, d'une manière ou d'une autre, à se défaire de l'Image. Les conséquences s'en mesurent tous les jours.

Les dieux antiques savaient que faire de leur corps et en usaient d'une manière fort humaine nous renvoyant, de la plus édifiante façon, toutes les passions de notre monde et leurs vissicitudes.

Il advient que dans le christianisme aucun tiers médian ne subsiste, susceptible d'étayer des fonctions cependant nécessaires. Réaliser ces actes de nature serait "faire comme" père ou mère, autrement reproduire la "scène primitive", que l'on sait objet de toutes les phobies. Il se constitue alors ce que l'on peut appeler une "vacance des signifiants corporel", caractéristique majeure de l'être occidental.

Dans chaque civilisation, le problème de la création de soi-même passe par l'identification. La condition de l'Etre crée est d'acquérir le savoir et le pouvoir que détient le créateur et, comme lui, de s'établir dans la jouissance. Telle est la fonction des tiers médians initiatiques, qu'il soient héros civilisateurs, textes sacrés, ou discours mythiques ; toutjours paroles venant d'ailleurs reconnues par le collectif communautaire et doublant le discours parental.

Le corps souffrant

Par défaut de modèle corporel le rapport d'identification rencontre le vide, chez nous le corps souffrant du Christ et la virginité mariale. (Hans Holbein, Christ mort, Musée de Bäle.)

A l'extrême, dans la dérive janséniste : "Du corps, rien ne s'énonce qui ne soit signature du mal..." "le corps est le mal. Le corps est l'autre nom du mal (...) marque ultime de la créature déchue, gisement de malédictions..."

Mais, chez l'être doté d'un langage, il n'est d'appropriation du monde que par la médiation des signes. Le sujet ne peut gérer son appareil pulsionnel, ne peut exprimer une sexualité adaptée, s'il n'est doté de ce verbe intérieur par lequel s'instaure le sens. Le langage délie le sexe, le fait entrer dans la syntaxe culturelle et exister dans la personne. C'est en substituant le silence aux passerelles linguistiques, indispensable au corps et au sexe que se radicalise l'occultation chrétienne.

Silence culturel, silence familial

Cette radicalité est plus profonde qu'il ne paraît. On ne mesure pas assez combien notre culture ne sait transmettre ce langage qu'en le déconsidèrant, l'appauvrissant. A l'intérieur de la famille les obstacles sont plus qu'ailleurs insurmontables et le silence familial vient prolonger le silence culturel. Le plaisir est confiné dans le domaine du secret, du mensonge, de la dissimulation, du non-dit.

L'embarras bien connu des parents devant les questions de leurs enfants procède de cette coupure culturelle. Il devrait, à ce titre être source d'interrogation :

- ce n'est pas l'ignorance qui retient les parents de dire ce que chacun sait ;

- très souvent, sinon toujours, le questionneur n'ignore rien de ce qu'il a besoin d'entendre au moment où la question est posée ;

- on conçoit que le recours au tiers ou à l'écrit aient la préférence.

Nous sommes devant un double paradoxe :

D'autres cultures ne connaissent pas ces difficultés et ne sont pas pour autant immorales ni impudiques. Un échange familial peut s'établir pour la simple raison que les parents disposent d'un discours communautaire validant leur référence personnelle et leur propre expérience.

secrets et mensonges

Le silence familial, si souvent mis en accusation par les patients ("Dans ma famille on ne parlait jamais de ces choses...") réserve un nouveau paradoxe : ces attitudes négatives deviennent une condition de la coexistence et du développement personnel.

* Le secret, qui est aussi une composante de la pudeur, entoure les activités des uns et des autres sous le même toit. Dans la contiguité, il permet de fonctionner "selon l'image" des proches en déniant l'existence de leurs actes. Il représente une forme de coupure à laquelle on doit prêter une fonction facilitante. Le secret salutaire suspend l'information ainsi que l'exige la pudeur. Le secret est une condition de libre exercice de la vie sexuelle pour les parents comme pour les enfants. Mensonges et dissimulations, si habituels sur ce sujet rejoignent le déni dont voici un exemple autrefois fréquent : avant que les médias ne vinssent libérer un peu le discours sur le sexe, il était courant que les enfants, même devenus adultes, repoussent l'idée même que leurs parents pussent faire l'amour. On comprendra cette "cécité" comme une condition permettant à eux-mêmes de s'autoriser l'acte sexuel.

Il est malheureusement des cas où l'oeil intérieur parental est tellement présent que, pour "se défaire de l'image", l'acte de nature en vient à revêtir des modèles "contre-nature". Il peut aussi s'annuler, échouer. Ainsi peut-on interpréter certaines impuissances et frigidités ou, plus radicales, des inversions homosexuelles. La difficulté de ressembler au père contraint de préférer son contraire, symétrique et inverse : la mère, ou plus aisément symbolisable, la "tante".

Arts érotiques, sex-symbols, minitel et internet

Malgré ce silence, et parce que l'acte sexuel ne va pas sans la rencontre de la personne de l'autre, il ne peut être dépourvu de sens. Chaque époque et chaque culture résout le problème à sa manière (voir Adolescence occidentale). En Orient, les arts érotiques sont intégrés aux ressources mystiques et religieuses ; ils constituent une initiation. On peut comprendre ainsi le recours grandissant à cet univers mystique par lequel l'être corporel semble reprendre ses droits lorsqu'il s'agit de le restituer dans son irréductible réalité apparente. Les emprunts sont multiples et variés: yoga, arts martiaux, Do-in, techniques de méditation etc.. Tous vont dans le même sens qui est l'harmonisation du corps et de l'esprit.

Dans nos pays, une certaine "éducation sexuelle" aménage plus ou moins un "verbe intérieur pré-linguistique". Propre à l'Occident est l'émergence d'un certain culturisme scientifique. Epuré de toute émergence émotive, il culmine dans "l'éducation physique et sportive". Sa prédilection pour le vedettariat est évidente; il débouche sur la compétition et reflète ainsi une nécessité héroïque inscrite dans nos origines antiques.

On ne sera alors pas surpris que l'élitisme du corps rejoigne l'élitisme du sexe. Notre époque a recréé ses "sex-symbols" et ses "idoles". Les jeunes générations y sont, comme il se doit particulièrement sensibles.

Ici le décor d'une céramique etrusque. La facture évoque fortement les graffiti modernes. Ceci amène à prendre en compte le rôle de ce "graphisme sauvage" et anonyme, non seulement dans l'auto-appropriation de la réalité sexuelle, mais aussi dans sa nécessaire projection sur la scène sociale. L'auteur, qui est aussi l'acteur, paraît y trouver une légitimation de son agir corporel en concurrence avec les médiation plus sophistiquées de notre époque.

Les messageries érotiques, la pornographie, sont évidemment à prendre en compte comme des éléments essentiels de la légitimation du sexe. Mais lorsqu'une dimension thérapeutique est requise, leur portée réelle est malheureusement restreinte par les causes même de la "maladie occidentale", c'est à dire l'absence d'accompagnement linguistique propre à valider réellement la communication érotique entre les êtres.

La sexologie, elle-même est condamnée à exclure l'érotisme de son arsenal de soins. Nous ne saurions être surpris de cette position dont vient rendre raison l'argumentation qui précède. La véritable question étant de savoir pourquoi l'érotisme, malgré l'apport freudien, demeure si difficilement objet de science.




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